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«C’est pas moi, c’est elle»
me dit l’autre, en passant devant moi les bras chargés
de bois flottés. Elles hissent ainsi leur bric-à-brac
jusque dans leur grenier, telles des souris amassant de quoi
passer les mauvais jours. Mais, pour elles, le temps passé
là-haut est au contraire celui de belles journées,
où tantôt l’heure paraît une minute,
où tantôt la minute paraît une heure. Car,
là-haut, se passe un phénomène étrange,
qu’on nomme parfois Création, et qu’ici
on voudrait appeler Transmutation.
Les bruits sont pragmatiques. Ca vrombit, ça
coud, ça scie, ça soude, ça emboîte,
ça déboîte, et ça enfonce le clou.
Leurs mains sont sûres d’elles-mêmes. Leurs
quatre mains, qui s’agitent si bien et parfois si vite
qu’elles n’en font plus qu’une seule, la
main de l’inspiration. Plus tard, en effet, quand vous
leur poserez la question : « Qui a fait quoi ? »,
elles vous répondront qu’elles ne savent plus
très bien, et que peut-être les doigts de l’une
sont venues tout à coup s’accrocher à
la main de l’autre, qui elle s’est mise soudain
à prolonger le bras de la précédente,
qui n’a bougé que parce que dans la tête
de la suivante s’est forgée brusquement l’idée
que… Pour faire court, elles répondent : «
C’est pas moi, c’est elle ».
Les bruits et les gestes sont donc, à défaut
d’être tout à fait identifiables, on ne
peut plus prosaïques. Mais lorsqu’on vous convie
enfin à contempler ce que dans votre imagination incertaine
vous croyiez être fait de bric et de broc, vous vous
demandez alors où est passé le bric et où
se cache le broc, car devant vos yeux ébahis se tient
le mystère de la poésie. Elles disent : «
Une vache ». Et vous voyez une énigme.
Une vache ? Oui, c’est vrai, une vache : souvent des
cornes, quelquefois des pis, ici et là une tâche,
mais pas toujours. Seulement, votre premier regard, votre
première illumination dans le regard, ne vous découvre
pas une vache, mais bel et bien une statue, ou encore un totem,
l’emblème de quelque secret qu’elles ne
vous diront jamais. En face de vous, il y a une forme qui
vous interroge.
Ces vaches ne sont ni brutes, ni primitives, ni baroques.
Ou alors… Car elles restent tout de même sourdes
à l’appel de qui voudrait les rendre plus spirituelles
qu’elles ne le sont, elles sont tout de même sans
âge et semblent surgir de la nuit du Temps, et elles
changent aussi de visage au gré de vos déplacements
ou de la fluctuation de vos sentiments. Et surtout, surtout,
elles paraissent vaguement inquiétantes, comme toutes
choses qui ne sont pas de notre monde et se présentent
à nous sans étiquette.
Et puis, subrepticement, par un obscur jeu de volte-face,
l’étrange nous devient familier. C’est
une dentelle ou un motif dans le tissu, qui fait remonter
dans notre mémoire un frou-frou d’autrefois,
c’est un angle ou une courbe dans le bois, qui nous
oblige à songer à une attitude quotidienne ou
à un geste vu maintes et maintes fois, c’est
un incident de la matière, qui nous fait prêter
à ce qui est inanimé une âme où
nous lisons tour à tour de la tristesse et de la joie.
Aussi, bravant notre peur du ridicule, nous nous penchons
alors vers ces vaches presque humaines, et d’une voix
timide mais ferme nous les sommons de dire qui elles étaient
et ce qu’elles ont bien pu faire pour être changées
en objets de bois, de fils et de fer. Elles répondent
d’une seule vache : « C’est pas nous, c’est
elles ».
Christophe Caillé
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